La guerre des Malouines, ou comment réussir à unir votre peuple qui vous déteste et le convaincre d’aller verser son sang pour quelques îlots battus par le vent ! -Renzo
- louiserotman07
- 2 sept. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 sept. 2025
Le contexte :
Entre mars 1976 et décembre 1983, l'Argentine a vécu sous une junte militaire qui a imposé une dictature sanglante, connue sous le nom de la "Sale Guerre" ("La Guerra Sucia"). Ce régime, issu d'un coup d'État, a été marqué par des violations massives des droits humains : disparitions forcées, tortures et assassinats politiques. La forte présence de l’armée et des organismes d’état dans la société argentine de cette époque a aussi contribué à créer un fort sentiment nationaliste, dont l’une des conséquences les plus emblématiques fut la guerre des Malouines en 1982. Ce conflit a non seulement détourné l'attention de l'opinion publique des atrocités de la dictature, mais il a aussi eu des répercussions sur la légitimité de la junte, puisque la chute de celle-ci est une conséquence directe de sa défaite. Ce contexte a été fortement influencé par des forces extérieures, notamment l’Opération Condor, qui visait à renforcer la répression anticommuniste à travers l'Amérique latine.
1. La junte militaire et la "Sale Guerre"
La junte militaire argentine a pris le pouvoir en 1976 à la suite d’un coup d’État qui renversa Isabel Perón, présidente argentine à l'époque. Ce renversement a eu lieu dans un contexte de crise économique et de violences sociales, où des groupes de guérilleros d’extrême gauche menaçaient durement et chroniquement l’ordre établi. La junte justifia son arrivée au pouvoir par la nécessité de rétablir l'ordre et de combattre le "terrorisme" intérieur. Cette répression systématique de la population, notamment des opposants politiques, a été connue sous le nom de la "Sale Guerre".
Durant cette période, entre 13 000 et 30 000 personnes ont été enlevées, torturées et tuées par les forces militaires. Ces disparitions concernaient des militants de gauche, des étudiants, des syndicalistes et des intellectuels. La brutalité des méthodes utilisées, dont les vols de bébés, a profondément marqué la société argentine. Cependant, cette violence n’a pas fait l’unanimité contre la junte au début du régime. De nombreux Argentins étaient soit indifférents, soit convaincus de la nécessité d'un ordre militaire face à la menace perçue des guérilleros et « révolutionnaires ». La junte a donc tenté avec succès (du moins au début) de maintenir un certain soutien populaire en mettant en avant un discours de "sécurité nationale" et de "défense de la patrie". La sanglante répression menée par la junte au pouvoir s’est faite avec, sinon l’appui, au moins l’accord tacite des USA, qui cherchaient par tous les moyens à juguler ce qu’ils percevaient comme une progression du communisme en Amérique Latine dans les années 70 et 80. Ceux-ci ont ainsi soutenu, durant toute cette période et à l’échelle du continent entier, l’ « Opération Condor », une campagne organisée et coordonnée de répression et de destruction des mouvements politiques de gauche entre les régimes autoritaires du Chili, de l’Argentine, du Paraguay, de la Bolivie, du Brésil et de l’Uruguay.
2. Manipulation et stratégie de diversion : la guerre des Malouines
L’une des grandes stratégies utilisées par la junte pour détourner l’attention des crimes internes a été la guerre des Malouines en 1982. En avril de cette année-là, l’Argentine, sous le gouvernement militaire, a décidé d’envahir les îles Malouines, situées environ 600 km au large de l’Argentine en plein océan Atlantique Sud, au-delà du 50ème parallèle Sud, territoire sous contrôle britannique depuis le 19ème siècle, mais revendiqué par l’Argentine depuis son indépendance effective de l’Espagne en 1824. Cette décision, prise dans un contexte de mécontentement général face à la répression militaire et à une crise économique profonde, avait pour objectif de susciter une bouffée de nationalisme au sein de la population et de renforcer la popularité de la junte.
En occupant les Malouines, la junte militaire a réussi à fédérer une partie de la population autour d'une cause symbolique : la récupération d’un territoire argentin occupé par une puissance étrangère. La guerre a été présentée comme une croisade pour la souveraineté nationale et un moyen de restaurer l’honneur de l’Argentine, éclipsant ainsi les atrocités internes du régime. L'enthousiasme national autour de la guerre des Malouines a fait taire les critiques à l’égard de la dictature pendant un moment, avec des manifestations de soutien populaire aux troupes argentines.Certaines personnes, principalement issues des classes populaires, ont vu dans la guerre des Malouines une occasion de servir leur pays et de défendre la nation contre une puissance impérialiste étrangère. Les idéaux nationalistes et les discours enflammés de la junte ont encouragé un certain nombre de jeunes à s'engager volontairement, pensant que leur participation au conflit serait un acte de fierté nationale, ils étaient souvent perçus comme des patriotes loyaux, prêts à défendre les intérêts de leur pays et à prouver la légitimité des revendications argentines sur les îles Malouines
La guerre des Malouines a également révélé des cas de refus d’obéissance parmi les soldats argentins, bien que la proportion de refus reste difficile à quantifier précisément, en raison de la répression de ces événements par la junte militaire. Plusieurs facteurs expliquent ces refus d’obéissance : le manque de préparation, les conditions de vie misérables sur le terrain, le doute sur la légitimité du conflit et la pression exercée sur les soldats pour accomplir une mission qu'ils percevaient comme perdue d'avance.
En résumé, bien que la majorité des soldats argentins aient été enrôlés par conscription et aient, par conséquent, été forcés de servir, il y a eu une proportion inconnue, bien que minoritaire, de réfractaires au sein de l'armée. Les volontaires, minoritaires, idéalisant souvent leur combat au début, se sont rapidement rendu compte de la brutalité du conflit et de l'incompétence du commandement militaire, ce qui a entraîné chez certains une forme de résistance. Les conscrits, quant à eux, étaient souvent peu préparés, mal équipés et se retrouvaient face à un dilemme moral et pratique qui a poussé certains à fuir ou à refuser d'obéir aux ordres.
3. La défaite des Malouines et la fin de la dictature
La défaite militaire sur les Malouines a eu des conséquences dévastatrices pour le régime militaire argentin. Elle a non seulement terni l'image de la junte, mais elle a aussi exacerbé la crise économique et politique du pays. Après la défaite, la popularité du gouvernement s’est effondrée, et une transition vers la démocratie est devenue inévitable. Le 30 octobre 1983, des élections libres ont finalement eu lieu, permettant le retour de la démocratie et la fin du régime d’exception qui avait prévalu jusqu’alors, avec l’élection de Raúl Alfonsín au poste de président de la République d’Argentine.
Conclusion
En conséquence, l’exemple argentin nous permet de montrer le cas symptomatique d’un gouvernement imposé par la force et ne disposant pas naturellement de l’adhésion populaire, qui cherche à justifier son existence par l’orientation des énergies politiques et revendicatrices de sa population vers l’extérieur et l’ « ennemi », qu’il soit endo- (les mouvements de guérillas de gauche et leurs supposés soutiens) ou exogène (la présence britannique dans les Malouines, perçue comme un impérialisme humiliant pour la nation argentine).Il peut être tiré un certain nombre de leçons de cette situation, notamment ; il est absolument essentiel pour une société civile qui veut jouer un rôle actif dans la gouvernance de son état, de disposer des moyens d’exprimer et de diffuser des informations et des opinions librement sans influence par les gouvernants, au risque de se voir privée d’un sentiment d’unité qu’il est ensuite facile de manipuler, dans un sens ou l’autre. Il me paraît aussi essentiel de mentionner plus particulièrement la situation des militaires, soumis à un devoir d’obéissance aux ordres (qui n’est cependant jamais absolu ; le refus à un ordre manifestement criminel est, selon le droit militaire usuel de la majorité des états permis), à la pression du groupe, à la camaraderie entre frères d’armes qui a forcé un nombre important d’entre eux, particulièrement les malheureux en garnison dans les îles Malouines, à continuer à se battre malgré leur propre désillusion. Ce point me paraît être une leçon clé que nous pouvons tirer de ce conflit, une leçon que nous nous devons de garder à l’esprit à l’heure où il devient nécessaire de réussir à mettre fin à une autre guerre d’agression, sur un autre continent, dont nous ne sommes séparés par aucun océan, si ce n’est celui de nos contradictions, elle aussi commencée pour des motifs de prestige et de nationalisme, peut-être là aussi pour masquer des déficiences internes…
Bibliographie
"La Guerra Sucia: Argentina’s Dirty War." BBC News, 2021.
The History of the Dirty War in Argentina. Library of Congress.
"The Falklands War: Argentina's Military Junta and the Malvinas." Foreign Affairs Journal, 1982.
Kissinger, Henry. The Trial of Henry Kissinger. Verso, 2001.
"Operation Condor: A History of Repression in South America." The International Review of Human Rights, 1999.
Wolf, Julian. Condor: The Secret History of the Argentine Dirty War. Vintage, 2003.

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