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Vox populi vox dei femini-Louise

 Novembre 2024. Une femme, en sous-vêtements, en pleine rue, droite, le regard posé. Les passants, couvertes et voilées pour les femmes, se hâtent, baissent le regard . Elle marche lentement, on l’évite, on la regarde, elle provoque en silence, on l’admire certainement, elle dérange; on l’arrête. 

Cette vidéo a fait le tour du monde, car dans son pays, l’Iran, où des femmes se font tuer pour avoir exhibé leurs cheveux, montrer son corps de femme est une révolte en soi. À quel prix d’ailleurs? Celui d’être arrêtée, enfermée en hôpital psychiatrique, de tout risquer, même sa vie.

Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023, iranienne et emprisonnée par le régime, le dit bien : elle ne s’est pas déshabillée, elle “a transformé son corps en symbole de dissidence” .

Ils la traiteront de folle parce qu’au final ils ont peur de ce corps.

Pas du corps en lui-même, mais de ne pas réussir à le contrôler. Parce qu’ils savent qu’en réalité elle n’a pas juste enlevé ses vêtements, mais aussi, pendant en bref instant, enlevé le contrôle que le régime iranien a sur elle et sur toutes les autres femmes. 

Que ce soit ce mouvement Femme Vie Liberté, le mouvement Body Positive, la révolution sexuelle des années 70 ou encore les revendications d’avoir le droit de porter le hijab ou pas, le but final est toujours le même : reprendre le contrôle de son corps.

En quoi reprendre le contrôle sur le  corps des femmes est  au centre de tous les mouvements populaires féministes? 


Pour convaincre mes chers lecteurs que je ne suis ni en train de délirer ni de lancer une théorie douteuse, je vais d’abord vous montrer plus en profondeur que le corps des femmes se retrouve systématiquement au cœur des luttes féministes. Car contrôler le corps, c’est contrôler les femmes, une stratégie aussi vieille que le patriarcat lui-même. Et si l’on veut vraiment briser ce joug (je vous rassure, l’idée n’est pas forcément de lancer une révolution… quoique), il faut commencer par se réapproprier son corps et également sa liberté existentielle.  


          Depuis le 19e siècle et jusqu’à aujourd’hui, le corps des femmes a toujours été au centre des luttes féministes, sous des facettes aussi variées qu’il y a eu de mouvements.

Que ce soit dans la “bataille de la procréation” lancée dans les années 1960 et qui ne cesse de revenir d’actualité aujourd’hui; avec la libération sexuelle et le droit à la contraception y compris la pilule contraceptive jusqu’au droit à l’avortement, aujourd’hui remis en cause aux Etats-Unis où depuis la révocation de l’arrêt Roe v. Wade le 24 juin 2022, 14 états ont interdit l’avortement. L’avortement, qui est pourtant l’un des droits les plus importants. Il garantit l’autonomie du corps féminin : le droit d’être considéré d’abord en tant qu’humain plutôt que comme un utérus en gestation. Indirectement en lien avec le “corps reproducteur” il y a le “corps désir”, soit l’injonction contradictoire de correspondre à une apparence donnée dite désirable, mais de cacher cette désirabilité pour ne pas trop provoquer les hommes. Il faut être désirable sans provoquer le désir. Ainsi, le mouvement Body Positive, qui encourage à se détacher des standards de désirabilité, va appeler à  libérer le corps de la femme, de la même façon que le mouvement Femme Vie Liberté en revendiquant le droit de choisir le port du voile . En effet, si le premier mouvement veut redéfinir ou s’affranchir du désirable, le second demande à ne plus être vu comme un objet de désir et donc avoir le droit d’exposer ses cheveux si l’on en a envie. Ainsi, dans les mouvements visant le “corps désir”, le but de la lutte va être de désobjectifier la femme et de rappeler que celle-ci est encore un être humain avec une volonté propre avant d‘être un objet de désir sexuel .

Le “corps santé” est également un sujet, bien qu’il ne soit pas le plus connu. Font partie du problème : le peu d’études faites sur la santé féminine, les nombreux objets uniquement testés sur des sujets masculins, la précarité menstruelle et le manque de diagnostique uniquement dû au genre ou au sexe de la personne. Même en Suisse, un pays disposant d’un système de santé extrêmement performant, de très fortes inégalités persistent au niveau de la santé en raison du manque d‘études et du fait qu'on ne considère pas les femmes et leurs corps avec autant de sérieux que les hommes.

Et finalement, certains mouvements se concentrent sur le droit d’avoir une autonomie sur son corps tout simplement. On peut par exemple penser à l’Afghanistan où il est interdit d’étudier, de faire du sport en public, de chanter et où l’on prive les femmes de toutes les fonctions de leurs corps pour les priver de leur humanité. Parce qu’en touchant à ces activités, l’on touche l’autonomie d’un corps et donc d’une personne.

Priver une femme de chanter, c’est la priver de sa voix et donc de sa capacité humaine à s’exprimer et à communiquer. Priver une femme de faire du sport c’est restreindre ses mouvements, sa volonté de se dépasser et surtout c’est donner vie à son corps qui n’est donc plus un objet . Priver une femme d’éducation c’est l’enfermer dans son cerveau, ses croyances et la rendre vulnérable et malléable. Ainsi, en Afghanistan, on enferme les femmes dans leur propre corps pour mieux les contrôler.



Contrôler le corps des femmes pour mieux maintenir leur position subordonnée dans la société n’a rien de nouveau. Depuis longtemps, ce contrôle participe activement à la construction et au maintien de l’ordre patriarcal tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Mis à part un système reproductif distinct qui entraîne certaines différences morphologiques et corporelles, comme une masse musculaire généralement plus élevée chez les hommes, ou une tolérance à la douleur souvent plus importante chez les femmes (elles sont tout de même censées survivre à un accouchement !), la plupart des différences entre hommes et femmes sont en réalité socialement construites. (Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’existent pas Bob). Comme l’explique Simone de Beauvoir “on ne naît pas femme, on le devient” , et c'est en correspondant aux normes créées pour les femmes, notamment par rapport au corps, que l’on va s’inscrire dans le genre féminin. Le corps est, finalement, la seule différence entre les deux sexes; et c’est précisément ce corps qui va être utilisé contre les femmes et va devenir leur propre geôlier. Je m’explique: le point de départ du patriarcat c’est la volonté d’avoir le contrôle sur la reproduction sociale qui est représentée par la femme (grossesse, accouchement, allaitement…) et en contrôlant la sexualité de la femme on contrôle sa fécondité. Ainsi, le patriarcat s’est construit sur le contrôle du corps des femmes, un contrôle qui s’est progressivement étendu à d’autres dimensions corporelles, pour diverses raisons.

D’abord, si une femme est occupée à se poser la question “ est-ce que je suis suffisamment habillée ? Est-ce que mon voile couvre bien les cheveux ?” elle ne va pas se poser la question “ où est ma liberté d’expression ? Où en est la liberté politique dans mon pays?”. Forcer les femmes à mettre tant d’énergie dans leur corps c’est  premièrement faire diversion et les détourner des “vraies” questions.

Ensuite en les réduisant à leurs corps on les réduit à un objet facilement manipulable et modifiable, mais surtout en les laissant être leur propre geôlière la plupart du temps. Car le plus souvent, consciemment ou non , c’est au final les femmes qui vont elles-mêmes se conformer aux diktats sur leurs corps. 

Je tiens quand même à insister qu’il ne faut pas tout mettre sur un pied d’égalité. En effet, les remarques qu’on peut se prendre en Suisse si l’on ne respecte pas les attentes sociétales au niveau du corps sont probablement négligeables face au réel risque que courent les femmes iraniennes lorsqu’elles sortent dans la rue sans voile. Cependant, ce qu’il faut comprendre c’est que les mécanismes sont les mêmes : l’idée c’est de contrôler et de réduire les femmes à leur corps que ce soit par leur force ou en les amenant à faire ce choix pour les empêcher de réfléchir pour en tout cas les maintenir à leur place dans la société . Dans tous les cas, le problème est ce système qui est en place depuis bien longtemps et qui est si implanté que, par endroit, on ne cherche plus à le questionner, ou si on le questionne il semble presque impossible de s’en défaire. 



Faire révolution en se réappropriant son corps : voilà donc à priori la solution qui s’impose comme la plus évidente.  Les femmes iraniennes l’ont bien compris avec le mouvement “femme vie liberté” où elles dansent dans la rue en enlevant leurs voiles pour narguer l’autorité.

Parce qu’en se réappropriant leurs corps et la façon dont elles choisissent de le montrer , elles savent qu’elles récupèrent leur libre arbitre et leur humanité . Le corps est politique par essence et en se le réappropriant, on peut regagner sa liberté politique.

Voilà donc une petite  liste non exhaustive de toutes les façons dont les femmes ont pu se révolter par le biais de la réappropriation de leur corps:

  1. À commencer par quelque chose d’aussi anodin que de porter du rouge à lèvres. Un geste pourtant associé à la féminité “traditionnelle”, se peindre les lèvres dans cette couleur vive est associé à la confiance en soi et l’émancipation pour certaines, à la soumission aux normes de beauté pour d’autres. Remontons un peu l’histoire: l’on porte du rouge à lèvres dans des cultures très diverses, et ce depuis l’Antiquité on l’on s’enduit les lèvres avec un mélange de cire végétale et de minéraux en poudre (enfin surtout les nobles et les reines mésopotamiennes ou égyptiennes, comme Cléopâtre). Puis au fil des siècles le rouge à lèvres perd de son statut social et se retrouve cantonné à la scène et aux prostituées, devenant un symbole de péché. La partie qui nous intéresse c’est quand, fin 19e siècle, le rouge à lèvres est récupéré par le mouvement des suffragettes et devient une sorte de déclaration politique. S’afficher dans la rue avec la bouche carmin , cela attire le regard, d’autant plus que la bouche symbolise typiquement la parole et ici donc la revendication de pouvoir s’exprimer politiquement . Puis pendant la Seconde Guerre Mondiale, une fois le petit tube de couleur est encore instrumentalisé et devient un objet de propagande. Pour les nazis, il symbolise la débauche et l’occidentalisme, pour les Américains, le patriotisme. Finalement, le rouge à lèvres devient pendant quelques décennies une sorte de geôlier en Occident en devenant une norme , avant d’être à nouveau revendiqué par le lipstick feminism dans les années 90 comme un choix . En bref, ce n’est jamais tant l’accessoire qui compte, mais plutôt la symbolique qu’on lui donne : mettre du rouge à lèvres n’a pas la même signification si l’on se force pour se conformer ou si l’on en met en signe de révolte (ou même tout simplement parce qu’on aime ça). Un accessoire seul ne symbolise jamais l’oppression ni l’émancipation, il faut toujours le remettre dans son contexte.


  1. Ensuite, plus évident : avorter ou prendre une contraception hormonale. Si les femmes avortent depuis la préhistoire grâce à des mélanges d’herbes médicinales, on l’a dit : le contrôle de la fécondité féminine est l’une des caractéristiques marquantes de la société moderne. Pratiqués pendant l’Antiquité, les avortements commencent à être interdits avec l’expansion du christianisme en Europe et vus comme une atteinte à la vie. Aujourd’hui 90 millions de femmes vivent dans des pays où l’avortement est illégal. Sans compter les 360 millions qui vivent dans des pays où l’avortement est dépénalisé seulement si la vie de la femme est en danger, ainsi que  240 millions qui ne peuvent avorter que pour préserver leur santé. Et même dans les pays où l’avortement est légal, son accès n’est pas toujours facile et la procédure n’est pas forcément bien accompagnée.


  1. Le sport et la pratique sportive féminine: pendant des années les femmes étaient interdites de faire du sport, sous prétexte que cela pouvait nuire à leur fertilité, que c'était un truc d’homme ou encore que cela pouvait faire tomber leurs organes génitaux (oui oui il y en a vraiment qui disait ça) . Ainsi au XIXe siècle, qui voit la naissance du sport moderne, si de nombreux sports comme le golf, le tennis , le football ou l’athlétisme se développent, les femmes en sont exclues car considérées comme trop fragiles. De plus, les tenues de l'époque ne sont pas particulièrement adaptées et il est très mal vu qu’une femme se “ridiculise” en public. L’un des premiers sports acceptés est la randonnée car il se pratique loin des regards citadins.



Finalement, c’est à cela que se résume quasiment chaque combat féministe : le droit de se montrer et le droit de se couvrir; le droit de désirer et le droit de ne pas être réduite à ce désir; le droit de choisir ou de refuser la maternité sans être réduite à un ventre; en bref le droit de disposer de son corps sans être réduite à un corps.

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