Opinion en ébullition-Noémie
- louiserotman07
- 3 sept. 2025
- 6 min de lecture
Lorsque les réseaux sociaux contribuent à la polarisation de l’opinion
L’utilisation des réseaux sociaux fait partie intégrante de notre quotidien. Ils nous permettent d’une part de rester en étroit contact avec nombre de personnes, mais aussi, d’autre part, de pouvoir s’informer facilement sur les dernières actualités. Ces diverses plateformes médiatiques confèrent cependant le pouvoir à chacun de faire entendre sa voix en y ajoutant son propre point de vue, pas toujours pacifique, au flux constant d’informations et d’opinions, auquel nous sommes continuellement exposés. Face à cette montée des réseaux sociaux comme l’une des principales sources médiatiques, des formes de régulation ou de censure se mettent en place afin de lutter contre la circulation de propos extrêmes pouvant inciter à la haine.
Parallèlement à cette tentative de régulation, le terme de « liberté d’expression » est fréquemment brandi, notamment par de grands entrepreneurs de la Tech, tels que Elon Musk, lorsqu'il s’agit de vouloir freiner la censure afin de soi-disant favoriser le discours.
Face à cette libéralisation de l’opinion et de la parole, jusqu'où peut-on réellement parler de « liberté d’expression » et quels sont les risques de cette polarisation de l’opinion pour la démocratie et notre accès à l’information ?
Article 19 : Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit.
Cet article, tiré de la Déclaration universelle des droits de l'homme, reconnaît la liberté d’expression comme étant un droit fondamental. Il est essentiel au bon fonctionnement d’une démocratie, car il garantit notre faculté d’exprimer une opinion sans craindre l’oppression et la censure, conférant ainsi une forme d’importance et de pouvoir à notre voix. C’est grâce à la liberté d’expression qu’une population peut protester et revendiquer ses droits, que cela soit en se regroupant lors de manifestations ou en exprimant son désaccord ou soutien sur les réseaux sociaux. Cependant, la liberté d’expression n’est pas un droit absolu et comme toute autre liberté, celle-ci se doit de s’arrêter lorsqu'elle porte atteinte à la liberté ou l’intégrité d’autrui. Il est ainsi prohibé par la loi de tenir des propos injurieux, diffamatoires, discriminatoires ou tout propos incitant à la haine.
Force est de constater que cette limite à la liberté d’expression est fréquemment violée, notamment sur les réseaux sociaux, où le sentiment d’anonymat semble favoriser les discours haineux. Ceci se fait particulièrement ressentir en période de crises ou de conflits ; en effet, ce phénomène a pu être observé dans le contexte du conflit israélo-palestinien où des propos haineux et l’intolérance envers un groupe ou l’autre furent fortement véhiculés dans ce flux constant d’échanges et d’informations.
Une question s’impose alors : peut-on établir un lien de causalité entre la diffusion de propos discriminatoires et la perpétration d’actes violents à l’encontre de certaines minorités ?
Plusieurs études semblent confirmer cette thèse ; selon un article publié par la BBC, une augmentation alarmante d’actes antisémites et islamophobes a pu être observée suite aux attaques du 7 octobre, notamment dans des pays européens tels que la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne. Si nous comparons cette augmentation d’actes violents dans la sphère publique à une éventuelle augmentation de discours haineux sur les réseaux sociaux, il est alors possible de constater que les deux phénomènes sont sensiblement liés. Pour ce qui en est des incidents perpétrés à l’encontre d’individus appartenant à la communauté juive, leur augmentation peut être corrélée à la hausse de propos antisémites véhiculés en ligne. En effet, selon une étude menée par la RFA en juillet 2024, 90% des individus interrogés affirment avoir été confrontés à des propos antisémites sur les réseaux au cours de l’année précédente. Le même schéma peut sans surprise être observé au sein de groupes d’individus appartenant à la communauté musulmane.
Alors que les violences à l’encontre de ces derniers ont triplé dans la sphère publique, en ligne, celles-ci ont été exponentielles dans les jours suivant le 7 octobre.
Maintenant que nous avons pu prendre conscience des conséquences de tels discours, se pose alors la question de la diffusion de ces propos au sein même des diverses plateformes et comment ceux-ci participent à la formation de l’opinion et à sa polarisation.
La façon dont les algorithmes nous recommandent du contenu médiatique dans le but de nous faire rester le plus longtemps possible sur l’application n’est un secret pour personne : ceux-ci auront tendance à nous exposer à des vidéos ou publications sur lesquelles nous aurons fait preuve d’un intérêt particulier, cela par exemple en les regardant plus longtemps, en les partageant ou en y laissant un like. Ce tri du contenu que nous consommons sur les réseaux sociaux conduit inévitablement à nous enfermer dans une bulle, où nous serons principalement exposés à des points de vue que nous partageons déjà, participant alors au mécanisme du biais de confirmation.
Cependant, lorsqu’il s’agit de donner une explication à la polarisation de l’opinion politique sur les réseaux sociaux, plutôt que de parler de « bulles de filtres », il peut être plus intéressant de parler en termes de « chambres d’écho ».
En effet, au lieu de considérer l’espace médiatique comme étant un lieu virtuel où chaque internaute serait enfermé dans une « bulle » de contenu aligné avec ses croyances et ne l’exposant qu’à une seule vision du monde, plusieurs spécialistes préfèrent conceptualiser cet espace comme étant un lieu virtuel où des opinions de plus en plus radicales résonnent entre plusieurs individus partageant des opinions similaires, isolant alors un groupe d’internautes et donnant ainsi un sentiment de légitimité à ces croyances extrêmes. Ainsi, même si un internaute se retrouvait exposé à du contenu qui contredit ses convictions et celle de sa « chambre d’écho », cela renforcerait sa position initiale plutôt que de lui procurer une ouverture d’esprit. Il devient alors très facile de s’engouffrer dans une spirale de contenu fallacieux, où l’on appartient à une communauté virtuelle d’utilisateurs partageant une même vision extrême du monde, vision qui laisse peu de place aux nuances et qui, à fortiori, accentue les clivages au sein de la société.
Les causes du problème sont bien ciblées, reste à savoir ce qu’il faudrait mettre en œuvre afin de lutter contre cette diffusion de propos haineux et comment les grandes surfaces médiatiques peuvent remédier à cette polarisation de l’opinion.
Une solution à ceci serait d’instaurer différentes formes de régulation. Une mesure proposée est d’effectuer des contrôles afin de détecter tout contenu jugé comme discriminatoire ou incitant à la haine, cela dans le but de l’éliminer. Ces contrôles pourraient se faire suite à un signalement par un internaute, ce qui conduirait à l’éventuelle suppression d’une publication ou d’un compte d’utilisateur. Une autre possibilité serait de mettre en place des algorithmes filtrant automatiquement du contenu jugé inapproprié en le supprimant. Ces méthodes ne sont cependant pas toujours efficaces, d’une part à cause de l’attente entre le signalement et l’analyse de contenu conduisant à la suppression ou non de celui-ci, d’autre part, car il est fréquent que les algorithmes se trompent et censurent du contenu parfaitement inoffensif. De plus, la diffusion de contenu sur ces plateformes médiatiques se fait très rapidement, ce qui rend ces contrôles difficiles à effectuer.
Pour ce qui en est d’instaurer un éventuel cadre juridique aux réseaux sociaux, cela reste fort difficile ; en effet, les différentes législations entre pays quant à la sanction de tels propos rendent ces formes de restrictions laborieuses à instaurer. De plus, ces mesures sont fortement critiquées par des géants de la tech tels que Mark Zuckerberg ou Elon Musk qui affirment vouloir préserver la liberté d'expression sur leurs plateformes en contournant toute forme de restriction de contenu, ce qui rend le projet d’imposer un cadre juridique encore plus complexe.
Conclusion ? Les réseaux sociaux peuvent grandement contribuer à la polarisation de l’opinion, que ce soit suite à un mécanisme de « bulles de filtres » ou bien de « chambres d’échos ». De plus, ce genre de discours venimeux participent activement à l’accentuation de tensions politiques et sociales et incitent à la haine envers autrui, ce qui permet d’établir un lien de causalité entre la diffusion de tels discours et la perpétration effective d’actes violents.
Afin d’éviter de sombrer dans ce genre de dérives radicales, il est du devoir de chaque internaute de se responsabiliser dans sa consommation de contenu en distinguant les opinions des faits ainsi qu’en se renseignant activement en prenant en compte plusieurs visions du monde, cela dans le but de ne point concevoir une situation de façon uniquement binaire, sans prendre en compte toutes les nuances qui la caractérisent.
Bibliographie
Yanina Welp, La Liberté d’Expression : universelle, mais pas absolue, Swissinfo, mai 2021
Myret Zaki, Est-ce la fin de la liberté d’expression ? Opinion, Confédération Suisse
Les réseaux sociaux et les propos haineux, XXXIVe Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge
Confédération Suisse, Les médias sociaux gagnent en importance dans la formation de l'opinion :
BBC, Antisémitisme et islamophobie : La tension croissante dans les communautés juives et musulmanes due à la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza, novembre 2023
FRA, Les Juifs en Europe restent confrontés à des niveaux élevés d’antisémitisme, juillet 2024
Collectif contre l’islamophobie en Europe, Rapport annuel du CCIE sur l’islamophobie en Europe pour l’année 2023, février 2024
Fondation Descartes, Bulles de filtre et chambres d’écho :
Confédération Suisse, Cadre Juridique pour les Médias Sociaux, septembre 2011, (p.18, 45)

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