Vox populi et populismes : vers une nouvelle démocratie ?- Melvin
- louiserotman07
- 1 sept. 2025
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 2 sept. 2025
« Les Suisses votent UDC ». Provocateur, ce slogan employé par le parti suisse de droite conservatrice pour les élections fédérales de 2011 dépeint la montée en puissance d’un mouvement de plus en plus à la mode dans de nombreuses démocraties : le populisme. Style politique marqué par l’anti-élitisme, l’anti-pluralisme et l’usage d’une rhétorique s’appuyant sur des représentations sociales spécifiques, il est adopté par des partis qui s’autoproclament seuls représentants légitimes du peuple. Cette étiquette a donc pu être employée pour qualifier aussi bien Marine Le Pen que Jean-Luc Mélenchon, Donald Trump que Bernie Sanders, Jair Bolsonaro que Hugo Chávez.
Écouter la « voix du peuple » est la ligne directrice des populistes. Néanmoins, les médias décrivent régulièrement leur ascension comme inquiétante, leur projet comme antidémocratique, et leurs principes comme immoraux. Ces discours alarmants n’ont pas pour autant empêché leur remarquable recrudescence. Analyse et critique d’un mouvement qui rassemble autant qu’il divise.
« Au nom du peuple »
On observe un sentiment croissant chez les personnes vivant en démocratie d’être mal représentées par les élus chargés de défendre leurs intérêts. Les plaintes d’électeurs se sentant trahis par ceux qui avaient promis de les écouter se multiplient. Un contexte propice à l’expansion des populismes.
Leur modèle politique, à caractère anti-élitiste et antisystème, envisage un tournant dans les politiques publiques de l’État. S’il a autant séduit une grande partie des classes populaires et moyennes des pays démocratiques, c’est parce qu’il assure n’être guidé que par leur voix, que ces partis jugent sacrée mais trop souvent laissée de côté dans les décisions qui les concernent. En outre, ils accusent souvent le monde politique d’exploiter le peuple et d’être corrompu et clientéliste.
Il est nécessaire de comprendre ce que ces partis entendent par « peuple ». On pourrait pertinemment se demander pourquoi garantir de représenter les intérêts du « peuple et seulement du peuple » n’assure pas une victoire unanime à chaque élection. La raison est qu’il est impossible pour un parti de représenter chaque individu sans exception. C’est pourquoi la notion de « peuple » doit se restreindre à une partie de la population : le populisme dit « identitaire » définit le peuple sur la base d’une identité et culture commune, alors que le populisme dit « protestataire » le définit par son caractère « sans-grade », c’est-à-dire écarté de la richesse (RTS, 2017). Ces deux populismes ne sont absolument pas mutuellement exclusifs. Ces partis opposent donc fièrement le « Nous », c’est-à-dire le peuple tel qu’ils le définissent, aux « Autres », en général les immigrants et/ou les élites, les boucs émissaires à l’origine des maux de la société. C’est exactement ce que Marine Le Pen fait lors d’un meeting à Avignon durant l’entre-deux-tours des élections présidentielles de 2022 : « ce [second tour] met face à face le bloc populaire contre le bloc élitaire [d’Emmanuel Macron] [...] le bloc de ceux qui considèrent le peuple comme le seul souverain, contre le bloc qui concède le pouvoir à ses techniciens. Bref, le bloc du peuple contre l'oligarchie. »
On peut ainsi remarquer que le fondement même de leur politique est extrêmement abstrait. Il est aisé de prétendre agir « au nom du peuple », mais est-il juste de restreindre ce peuple à une fraction de la population ? Selon l’UDC, les « Suisses » n’auraient-ils été que 26,6% en Suisse en 2011, leur score aux élections fédérales de cette année ? Peut-on réellement se permettre d’entièrement et explicitement négliger les intérêts d’une partie du peuple ? Oui, car aux yeux des populismes, il n’existe pas de « partie du peuple ».
Un peuple un et indivisible
La plupart des partis populistes voient le peuple comme une entité homogène, où les qualités individuelles ont peu de valeur par rapport à l’identité collective. Apparaissant au premier abord comme rassembleur, ce désir de tuer l’individualité et d’uniformiser les masses peut inquiéter.
Argument politique solide, l’idée de regrouper les intérêts de tous sous un même parti attire certaines populations. Toutefois, il faut bien choisir les éléments qui rassemblent ce qu’ils considèrent comme « peuple » : quels qu’ils soient, il y en a qui sont laissés de côté. Dans une société où un populiste arrive au pouvoir, que deviennent ces nouveaux déviants ? Sont-ils obligés à se conformer aux nouvelles normes, ou peuvent-ils rester eux-mêmes sans subir de sanction ? À écouter certains discours populistes, punir les minorités non-conformes ne serait pas déraisonnable. Ils prônent une politique excluante et anti-pluraliste, selon laquelle la majorité est pure et a toujours raison, et qui encourage l’exclusion sociale de ceux qui s’opposent au groupe. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon, dans une interview donnée à L’Express en 2010, appelle les élites à tout simplement « s’en aller » :
« Je n'ai plus du tout envie de me défendre de l'accusation de populisme. C'est le dégoût des élites - méritent-elles mieux ? Qu'ils s'en aillent tous ! J'en appelle à l'énergie du plus grand nombre contre la suffisance des privilégiés. Populiste, moi ? J'assume ! »
Le problème avec cette rhétorique de l’homogénéité populaire est clair : elle n’existe tout simplement pas, et ne peut qu’exister par l’usage de la force (c’est l’Histoire qui l’a montré…). On peut comprendre que son objectif premier soit de rassembler, mais ce cri ne rassemble que ceux dont les caractéristiques sont valorisées, et affiche une haine envers ceux qui nuiraient au bien-être de cet ensemble uniforme.
Prôner et faire croire qu’il existe aujourd’hui un peuple « un et indivisible », c’est mentir. Et mentir n’est pas un gros mot chez les populismes.
Une guerre contre l’information
Un grand nombre de partis jugés populistes sont accusés d’employer de fausses ou trompeuses informations en vue de convaincre leurs électeurs. La duperie, méthode de propagande efficace et déployable à une échelle inédite grâce aux réseaux sociaux, fait parfois partie intégrante de leur programme.
Pour reprendre les idées de la philosophe italienne Gloria Origgi, la véracité d’un propos n’est, à nos yeux, pas tant liée au contenu intrinsèque de ce qui est affirmé, mais davantage au réseau social qui le soutient, qui le croit (France Inter, 2023). Cela nous rend particulièrement vulnérables aux fausses informations, qui peuvent complètement remodeler notre perception de la vérité, et que l’on croit dès lors qu’elles sont avancées par des personnes que l’on pense légitimes. Une adhésion dogmatique aux propos des uns – tantôt vrais, tantôt faux – détrône alors les faits et la science. La conséquence : un peuple ignorant, qui refuse excessivement l’information et les médias traditionnels et qui se réfugie dans les populismes.
Les sources d’information généralement présentées comme objectives sont les ennemis jurés de plusieurs mouvements populistes. En plus de les juger inutiles, limitatives, voire nuisibles, ils les accusent même parfois de faire partie d’une élite protégeant le système, qui mentirait ou cacherait la vérité pour manipuler le peuple. Rappelons par exemple l’initiative populaire « No Billag » de l’UDC, votée et rejetée en 2018 et visant à supprimer la taxe finançant la SRG SSR, le groupe audiovisuel public de la Suisse, dont le contenu serait trop pauvre par rapport à son coût. De l’autre côté de l’Atlantique, Donald Trump, fameux représentant de ce scepticisme informationnel, propose de manière récurrente des « vérités alternatives », qui sont souvent infondées mais persuasives. Il s’est à de nombreuses reprises attaqué aux médias et aux scientifiques, substituant leur contenu par 30'573 fausses ou trompeuses déclarations durant sa première présidence, d’après le Washington Post (Kessler, 2021). Formule électorale apparemment gagnante, puisqu’elle lui a valu d’être élu à deux reprises président des États-Unis d’Amérique, elle prouve que les arguments qui persuadent sans base raisonnée peuvent mieux fonctionner que ceux qui cherchent à convaincre réellement.
On pourrait donc voir la progression des populismes en démocratie comme la traduction d’un ras-le-bol chez des populations qui ont le sentiment qu’on leur ment constamment. Il en découle une situation où les individus sont en proie à se fier à leurs sentiments plutôt qu’à leur raison.
Mais la voix d’un peuple mal informé et guidé par les émotions reste-t-elle vraiment authentique ? Si les citoyens ne sont pas conscients de ce qui est le meilleur pour eux, mais au contraire se fient aux fake news qu’ils décident de croire dans un élan contestataire et antisystème, peut-on toujours affirmer qu’écouter la « voix du peuple » a une quelconque valeur ?
En outre, on remarque que les partis populistes ont une forte dimension normative : par le biais d’un usage extensif de la désinformation, ils ne font pas que boire les paroles du peuple, mais les prononcent également. Ils ne se contentent pas seulement de satisfaire les demandes populaires, mais les amplifient et parfois même les créent en exagérant la perception de certains problèmes sociétaux. Cette pratique malhonnête, en vogue avec l’avènement des réseaux sociaux, a permis, bien plus qu’on pourrait le croire, l’expéditive progression des populismes sur ces dernières décennies. Une pratique malhonnête, mais surtout antidémocratique.
Peut-on envisager une démocratie populiste ?
Non, ou en tout cas pas une démocratie comme on la définit traditionnellement.
Une des plus grandes valeurs de la démocratie depuis son invention est l’idée que l’on peut valoriser et défendre les spécificités de chacun tout en établissant un socle égalitaire offrant à chacun les mêmes droits et opportunités. Imaginons qu’un parti populiste accède au pouvoir et puisse modifier la constitution comme bon lui semble. Puisqu’il néglige et méprise les différences au sein du peuple, ce principe fondamental d’égalité formelle entre les citoyens ne ferait plus foi : des politiques anti-pluralistes pénalisant certaines populations spécifiques seraient mises en place. De plus, qu’est-ce qu’un monde où un gouvernement accuserait tous ses opposants de mentir, simplement à cause de leur statut d’opposant ? Cette censure de l’information, menant sur le long terme à des individus formatés par des « fausses vérités » qui leur sont imposées, tiendrait de l’autoritarisme. Certes, cette situation dystopique ne peut que prendre place s’il y a un affaiblissement ou une abolition complète des institutions démocratiques. Néanmoins, remarquons que c’est exactement ce qui se passé en Russie sous Vladimir Poutine, en Turquie sous Recep Tayyip Erdoğan, ou encore en Hongrie sous Viktor Orban, qui petit à petit amoindrissent les principes démocratiques de leur pays et qui sont tous issus de partis à forte vocation populiste.
On peut alors comprendre pourquoi on entend si souvent que les populismes, à cause de leur indifférence à l’égard des droits fondamentaux et leur goût pour les fake news, sont des dangers pour la démocratie. Cependant, le propos mérite une nuance. Il est vrai que les partis populistes défendent des principes remettant en cause nombre de valeurs constitutionnellement défendues, mais rappelons que leur ascension se fait avant tout dans des démocraties, et que leurs résultats électoraux sont issus des choix d’individus libres. S’ils obtiennent autant de voix, c’est principalement car ils apportent du renouveau dans un paysage politique qui peine de plus en plus à satisfaire les demandes populaires. On peut leur attribuer le mérite de représenter des populations souvent laissées de côté dans les politiques publiques, et dès lors d’offrir des alternatives aux votants. C’est pourquoi on ne doit pas forcément observer la montée des populismes en démocratie comme un simple danger en soi, mais davantage comme un changement politique majeur traduisant une volonté d’une part grandissante de la population de dés-élitiser l’État et d’affirmer une « nouvelle » démocratie, qui tiendrait plus que jamais compte de la Vox populi, au détriment de certains dogmes de nos sociétés actuelles.
Bibliographie
BFMTV. (2022, 14 avril). « Le meeting de Marine Le Pen à Avignon en intégralité » [vidéo]. YouTube.
Cohen-Tanugi, L. (2018). « L’assaut populiste contre la vérité ». Commentaire, Numéro 163(3), 729-731.
D’Eramo, M. (2016). « They, The People ». New Left Review.
France Inter. (2023, 5 mars). « Comment gouverner à l'ère de la post-vérité ? » [vidéo]. Youtube.
Kessler, G. (2021, 23 janvier). « Trump made 30,573 false or misleading claims as president. Nearly half came in his final year ». The Washington Post.

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